Transposition de la petite mort (2)
Série fractale #III (corollaires)
Fragment #1
Dialectes, langues, logiques, linguistiques, sciences du langage, _ autant de formes
de la pensée qui passent par l’apprentissage (transmission orale ou écrite).
Fragment #2
Le langage _ puissance de la pensée. La pensée qui passe par la pratique de la langue
pour découvrir et déployer cette puissance qu’elle est. Pensée et langage sont transubstantiels.
Fragment #3
Apprentissage de l’écriture et de la lecture, par la pratique de la lecture et de l’écriture.
Fragment #4
Rappel sur les vecteurs centraux de l’immanence mallarméenne:
_Notion du langage: son processus essentiel étant l’abstraction, il est non seulement
l’instrument de la fiction littéraire, mais de par son processus même, lui-même identifiable
comme fiction en tant que tel (vérité du mensonge).
_Le langage n’ajoute rien à l’objet réel. Au contraire, le signifiant recouvre de son abstraction
la réalité du signifié. Le rapport conceptuel signifiant-signifié n’est pas transubstanciel. Il est
dialectique.
_En poésie, suggérer l’objet, par l’effet qu’il produit, plutôt que le décrire, ou l’expliquer par sa
cause. Que les échos hégéliens des notes sur le langage ne nous trompent pas. La suggestion
mallarméenne est purement littéraire. Elle ne peut pas être subsumée sous une philosophie de
la re-présentation ou sous une phénoménologie descriptive.
_L’exploration de la suggestion aboutit chez Mallarmé à l’abstraction pure, qui est la présence
du langage à soi, dans son absence (ce que préfigure Hérodiade, et qu’accomplit le Sonnet
allégorique de lui-même).
_Le saut péremptoire dans la fiction (héritage cartésien) lui permet d’explorer l’immanence de
la fiction. Cette immanence est musique, c’est-à-dire rapport, idée. La pensée n’est jamais
contemporaine d’elle-même. Elle a un rythme sous-jacent, inhérent, mystérieux, qu’il s’agit de
deviner et de transposer par les lettres, dans les lettres, dans un écart inhérent au pensant.
_Mallarmé n’est cependant pas un surréaliste avant la lettre. Le cogito cartésien n’est pas écarté
(congédié de force par un recentrement intentionnel, et donc paradoxal, sur l’inconscient). Il est
décentré de son efficacité réaliste, pour se concentrer dans une préméditation onirique et lucide.
Ce n’est plus la pensée en acte qui est le centre de gravité de la pensée. C’est la puissance du
Livre à l’oeuvre. L’acte est disséminé dans toutes les relations de la pensée qui gravitent autour
de la force centrifuge du Livre. Descartes pense. Mallarmé écrit.
_”La disparition élocutoire du poète”, en laissant “l’initiative” à “l’absente de tout bouquet” (retrait
de la subjectivité à la faveur du langage), qui “existe à l’exclusion de tout” (présence de l’absence),
devine que “le Verbe est la négation de tout principe”. En prenant soin, par la préméditation constante
du Livre, de ne laisser aucune place au hasard, Mallarmé transpose cette divination jusqu’à une con-
clusion fatale (pathétique), à la fois immanente et transcendante : “Un coup de dés jamais n’abolira le
hasard. Toute pensée émet un coup de dés”.
Cette conclusion divinatoire, dont le verdict fataliste élève l’horizon immanent de la poésie à une
hauteur transcendante, est certes, en littérature, la part propre à Mallarmé (génie poétique). Mais
les prémisses de sa démarche expérimentale demeurent quant à eux centraux dans la question
de l’écriture. Ce qu’une prédétermination terminologique immanente de la transposition et de la
divination présuppose, c’est le rapport de la pensée à la langue comme à sa substance propre.
La substance n’est pas double. Elle est transubstancielle. Pensée et langage sont l’émanation
d’une même immanence. Mais le langage n’est encore que l’élément matériel (langage à l’état brut,
usuel ou conceptuel, fondé sur le rapport sujet-objet). L’élément formel (idéel par excellence) est le
Verbe (langage à l’état essentiel). Ainsi, si dans l’ordre d’apparition psychologique (chronologique et
phénoménologique) de l’écriture, la langue maternelle précède le langage, qui précède le verbe, le
verbe les précède ontologiquement. Si dans l’ordre d’apparition littéraire de l’écriture, la transposition
précède chronologiquement la divination, la divination la précède ontologiquement. Il n’y aurait, sans
la divination, bien qu’elle ne soit qu’une évanescence de la pensée sans la transposition, rien à trans-
poser, et par conséquent, aucune immanence de la fiction poétique.
Ce rapport immanent de la pensée à la pensée, qu’est la substance fictive, peut encore se décrire
de façon empirique: je n’écris la fiction qu’en laissant le langage s’écrire; s’écrivant en moi, il m’efface
en tant que sujet individuel, en se déployant substance fictive à travers moi : verbe. En d’autres termes,
ce n’est pas le langage qui est le médium du poète, mais le poète qui est le médium du langage. Le
poète devine le verbe à travers le langage, en étant traversé par le langage. La divination du poète n’est
que la divination du Verbe.
Cette préméditation du verbe n’est donc pas transcendantale. Si, comme Hölderlin, les diverses
crises que Mallarmé traverse sont en relation étroite avec la pratique passionnelle du poème, sa
sensibilité lui interdit d’opérer un coup de force transcendantal. Mais elle lui interdit aussi, en poésie,
bien qu’il appréhende l’importance pour la connaissance, de l’accointance de l’idée de science et de
l’idée de langage, une poétique du concept. Si le verbe est la négation de tout principe, il n’est pas
l’équivalent de la négativité fondatrice hégélienne. Le verbe n’est pas le concept. Le concept est déjà,
ou n’est encore que l’élément matériel, numérique, de la pièce de monnaie mallarméenne. Lorsque
Mallarmé épouse la notion, il est toujours déjà dans l’immanence de la fiction. Le recours à l’effort
conceptuel, d’une sensualité extrême et dense, qu’il opère pour concevoir sa propre poétique, ne
dépasse jamais le stade des fiançailles. Contrairement à Hölderlin, Mallarmé ne devient jamais
philosophe. Sa pensée en son ensemble est dévouée à la fiction poétique. (Je sais que ce rappel essentiel
est des plus succint, et m’en excuse auprès du lecteur. La pensée mallarméene, ainsi que son poème le plus magistral, réclame
un traitement profond, sinon exhaustif, que je ne peux pas faire
ici)
Fragment #5
Laissons soin au lecteur d’entendre ce que le poète devine: la transposition de la petite mort relève
de la divination même du Verbe.