Victor Hugo lointain

Publié le par Eric Valnerbauch



    Victor Hugo _ le nom en impose tant, monument marbré, massif, colossal _,
qu'on hésiterait presque à vouloir revisiter plus loin ce qui a fait, depuis longtemps,
l'unanimité de tous les littéraires, n'est cette curiosité, dont le verdict, pour qui le
conçoit, ne résonne pas sans quelque grincement de craie sur un tableau astronomique,
ébranlant cette magistrature des grands tombeaux d'antans : savoir que sa puissance
d'attraction sur les poètes a rapidement décliné. L'étoile ne s'est pourtant pas effondrée,
elle brille résolument dans la mémoire collective, tant parmi le peuple que les gens de
lettres, et nul ne doutera du caractère galactique de l'oeuvre _ car tout y est. Plus qu'une
galaxie, lorsqu'on approche de son rayonnement, c'est la courbe entière de la Poésie
qu'insuffle ce foyer surhumain, avec toutes les tensions majeures _ lyrique, épique,
tragique _, et ce, selon une forme diverse, toujours impeccablement maîtrisée _ vers,
romans, pièces de théâtre, essais, correspondances _. Ajoutons à ceci tous ces
accords augmentés ou diminués de l'âme, et le voici qui s'impose encore comme le
génie dominant de son époque, issu de l'âge classique, et pleins des délicieux accents
romantiques. Suppléant l'humanisme intrinsèque de l'oeuvre, son engagement politique
qui le condamna à l'exil _ et rien, strictement rien de ce que l'on comprend par le terme
de Littérature Française ne pouvait rivaliser par l'ampleur au XIXème siècle. Or, rien ne
pouvant rivaliser, sa force d'attraction était centrale.

    Je risquerai ici un succinct jugement : à l'instar de Platon qui voulait chasser les poètes
de sa Cité, Hugo a été la République faîte républicain selon le poète. A ce titre, il est unique
en son genre.

    Toute fois, le fait littéraire demeure _ c'est assez rapidement que, de relais en relais,
son influence s'est étiolée parmi les poètes. Ne pas se mépendre, ce n'est pas la puissance
de son orgue qui est mise en question, mais plutôt la constatation sidérante tout de même _ et
qu'il faut bien formuler : comment donc pareille courbe, qui semble destinée à briller comme
voûte immortelle dans le coeur des humains, comment, malgré sa grandeur, a-t'elle pu devenir,
en terre de poésie, cette force inerte d'où aucun renouvellement poétique ne paraît pouvoir rejaillir
aujourd'hui?

    Quelle est donc la méduse qui a changé l'immensité de ses eaux en un buste de pierre?

    Il faut d'abord évoquer Théophile Gautier, qui tandis que le mécénat se désagrégeait dans
une société bourgeoise montante en vertu de la réduction du langage à son principe économique,
et peu enclin à vouloir nourrir ses artistes, ébranla la disposition du ciel en place avec sa théorie
de l'Art pour l'Art _ cela suffit _ les vannes qui retenaient les eaux dans un climat _ trop austère
peut-être _ furent ouvertes.

    Mais surtout, il nous faut saisir, même si sommairement, la rupture incisive opérée
par Baudelaire, qui est pourtant l'un de ceux qui furent les plus sensibles à la formidable
attraction hugolienne. Le point névralgique est précisément cette sensibilité, qui fit que,
hors de toute attente et sans préméditation, Baudelaire sortit intempestivement de son
ellipse en découvrant Edgar Poe. L'évènement, conséquent aujourd'hui, n'en fut pas un
immédiatement. Et le procès des Fleurs du Mal fit bien plus de bruit, dont l'ignominieux
malentendu qui voulut faire passer ce chef d'oeuvre essentiel de la littérature pour le
produit d'un esprit déviant, eut pour conséquence le retrait radical de Mallarmé en marge
de la société. Heures peu glorieuses de la culture française, qui traîna le premier dans
la boue pour perdre irrévocablement le second. Et pourtant, la sensibilité artistique trouvait
dès ce moment une nouvelle circonvolution, où le romantisme français avait résolument
retranspiré les romantismes anglais et allemands, sous le nom déjà connu, mais cette fois-ci
rigoureusement réfléchi de : Modernité. Et Verlaine et Mallarmé de s'imposer comme des
figures historiques du Symbolisme, tandis que Rimbaud, écoeuré, est parti voir ailleurs.

    Aujourd'hui encore, je ne suis pas sûr _ bien que nous en ayons conscience _ que l'on
ait mesuré l'impact du génie de Baudelaire, si essentiel, sur la colossale envergure de Hugo.
Nous savons, certes, que quelques écrivains parmi les plus prometteurs quant à l'avenir de la
littérature le suivirent tous _ dans ce tournant à tout le moins. On ajoutera
à ceux déjà cités,
arbitrairement et en vrac, sans prétendre à l'exhaustivité _ et que l'on pardonne : Maupassant,
que tout le monde imite encore inconsidérément aujourd'hui, et Lautréamont, indispensable au
Surréalisme. Il n'y aurait que Nerval, qui suivit une route toute singulière, dont on s'afflige alors
de la pendaison mystique.

    Baudelaire aura décisivement modifié la sensibilité même de l'Art. Non, aucun développement
ici, _ ce manquement est sans incidence, puisque l'idée est là. En produisant la première définition
de la Modernité, il a, bien malgré lui, décentré Victor Hugo du XIXème siècle, le déportant hors de sa
staticité chronologique et historique. Après avoir lu les vers et les essais critiques baudelairiens, chacun
peut comprendre qu'Hugo n'est pas véritablement un esprit de son temps. Son dynamisme créateur,
sa progression intellectuelle impressionnante ressemble beaucoup plus à la sensibilité humaniste qui
caractérise les Lumières, qu'à cette lucidité désenchantée envers les idéaux passés, qu'à cette prise
de conscience alarmante que la parole sociale est resserrée dans la fatalité de l'étau des conventions
économiques, _ et qui aujourd'hui, oserait dire qu'ils n'ont pas vu venir cette réduction de la Grammaire
et de l'Orthographe à la notion de monnaie d'échange? _  qu'à cette sensibilité aux fluctuations aléatoires
du temps qui caractérisent alors les vrais modernes de l'époque. Je ne dis pas que cet événement
décentralisateur fut volontaire. Je ne dis pas que Victor Hugo n'était pas lucide sur son temps. Et
l'autorité de ce dernier était telle alors, qu'elle enveloppa cette rupture, où les modernes subirent beaucoup
plus cette dislocation du centre, qu'ils ne la désirèrent. Mais l'évènement littéraire a eu lieu, où il fallait bien
renouveler la Littérature. D'ailleurs, la grandeur de l'Idéal hugolien, que rompt le spleen baudelairien,
semble presque déplacée, si on ne la considère aujourd'hui que selon le contexte du XIXème.
En revanche, dès qu'on la regarde comme l'égal scintillement historique du génie des lumières _ voici
résolument une sentence, prononcée avec respect _ Hugo apparaît entier, déshabillé de ses accents
et de ses aspérités romantiques, et pour ce qu'il est : c'est le dernier écrivain proprement dit classique,
de ce qui constitue le ciel littéraire français. Et rien depuis, selon les orbes classiques _

    Certes, le cas de Baudelaire n'explique pas tout. Si l'alternance éclairée du Spleen et de L'Idéal
l'élève au fondement de la Modernité _ où il a réformé le contenu psychologique de l'Art _ , et le
sépare indubitablement du courant romantique, il demeure, dans cette hauteur inclassable peut-être,
qui est celle de tout fondateur, un dandy. Il conserve obstinément, et son procès par les bourgeois n'y
est pas étranger, cette tentation aristocratique propre à la plus part des génies romantiques, et ce,
malgré les gouffres spirituels qu'il découvre. Enfin _ point majeur _, il cherche à comprendre le
Romantisme. Je me risque à conjecturer _ Baudelaire n'a pas la puissance de couper le cordon ombilical
romantique qui lie encore si fortement Hugo à son époque.

    Ce cordon en France est difficile à cerner _ aléatoire certainement _ ce qui le rend d'autant plus
précieux. Il remonterait quant à la sensibilité native _ on imagine là très délicatement une origine
historique _, à Jean Jacques Rousseau. Et il ne s'est pas franchement coupé, mais plutôt
désséché. Intense, prolifique, majestueux même avant la rupture baudelairienne, il s'étiole ensuite
assez rapidement, s'appauvrissant depuis dans une littérature sentimentaliste banale, tandis que ses
plus hautes lettres se scindèrent dans l'opposition virulente entre le Parnasse, porteur du leg romantique,
et ce qui portera bientôt le nom de Symbolisme ou d'Ecole Décadente. Ici encore, pas de développement,
mais juste l'observance poétique, avec soin, d'une tradition littéraire, non obstant ses déchirements.
Si ce qui liait encore Victor Hugo à son siècle était, quant à la sensibilité littéraire, non plus sa
préominence historique, mais toutes ses tensions romantiques, cette Scission, qui eut lieu à tort ou
à raison, mais qui eut lieu, en dépit des efforts conciliateurs de Verlaine et Mallarmé, en coupe
indéfectiblement le cordon.

    Et un siècle se termine _

    Il reste alors la mise en sépulture définitive, consécration certes, mais écartement du souci quant
à écrire : Apollinaire, qui _ ce n'est là que l'indice d'une émanation _ décomplexe absolument la Poésie
de ces autorités d'antans, en restaurant une liberté créatrice que nous n'avions plus vu depuis les
Baroques. Résolument, le surnaturalisme baudelairien, Père du symbolisme, fut génialement transfiguré,
qui va préfigurer pataphysique, dadaïsme, et le surréalisme dont on lui doit le mot.

    La suite est connue _ Rimbaud et Lautréamont furent pris comme figures de proue par toute une
génération énergique et innovatrice, non sans un mépris affiché des valeurs romantiques, statufiant
Victor Hugo dans une lumière lointaine, qui remonte au XVIIIème siècle.

    Victor Hugo aujourd'hui? _ disons-le brièvement _ c'est un panthéon à lui tout seul,
une cathédrale où l'on s'incline en rêve. Mais _ grand cimetière que l'on longe sans
faire prière ni voeu _ un sol de marbre peu propice aux germes du renouvellement poétique.
Reste le caractère non négligeable de son influence _ définitivement indirecte. Ce n'est que
selon une multitude d'effets de réfringence que son rayon lointain brille parmi ceux qui
espèrent encore créer en poésie.

Publié dans Impressions

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