Rimbaud libre

Publié le par Eric Valnerbauch



            Rimbaud est mort dès l'aube, ne point chercher _

                        Le bateau ivre est un bateau fantôme.

    Quoique le mat agace les nuages, à déchirer les voiles _ tant de tempêtes passées,
et plus que ce roulis indifférent _

    Oui, la poésie aura été en avant de l'action, et le poète aura su devenir
visionnaire, sinon rien _ jusqu'à cet acte nihiliste absolu : cesser d'écrire.
Déjà soulignée, la fureur d'une précocité telle, que nul autre, sinon ce féroce aboutissement.

    C'est au gré d'un désert total et de sa seule vigueur, que Rimbaud, privé beaucoup trop tôt
des langes juvéniles, et après avoir pressé le sein maternel jusqu'à réinventer la prose poétique,
a planté le couteau à double tranchant de sa vision pernicieuse dans la littérature française.
Pris in the sea of blood, le savant, l'alchimiste, le méchant fou est né mort né, tel un suicide
littéraire unique _

      Le génie littéraire précoce, plutôt que le prodige, n'est que l'abîme d'un elixir vomi, à tout faire chavirer.

    Pharmakon _

    Conscient du caractère insignement fatal de son violent vol d'éphémère, le voyageur prodigue
ne
reviendra en terre natale que pour mourir rue Mozart.

Osons néanmoins conjecturer qu'il aura découvert quelque chose comme l'éternelle jeunesse dans la potion
fictive.


   Il y aurait certes encore beaucoup de choses à dire sur l'architecture flamboyante des brèves
théories rimbaldiennes, parce qu'elles sont toujours aujourd'hui une source inépuisable de rêveries.
Mais que retenir d'essentiel, en définitive, de cette génialité dévastatrice, de ce souffle nomade,
de ce chant qui s'éleva prière profane? Ce que la parole peut vouloir encore célébrer ou sanctifier
connaissait déjà le sacre, se savait dispercé dans la ronde des astres, plénitude d'un trou noir qui
pour avoir tout absorber dans son sillage, n'attendit plus rien du Verbe. Voici le soleil, voici la chair,
voici l'amour réinventé, voici le corps et son image renouvelé(e)s : il nous suspend aux abords d'un
clairon fier jusqu'à éprouver le supplice de quelque divinité chimérique qui jeta au monde un aussi
abominable miracle _

                         l'élévation qui n'est autre que chute.

    Et Rimbaud s'échappe, irréductible, irrécupérable _ Je est autre, jusqu'à changer de jeu _

    Image aisée à retenir, que celle d'un ver luisant carbonisé, et dont le reflet mythologique est
la fusion réciproque d'Icare et de Dédale. Le fil d'Ariane n'est plus que la tension entre les ailes d'un ange
déchu et le regard du Minotaure _ et plus rien que le miroir du vers assassiné


                                                                                    jusqu'a cet os, insolent, isolé;_


_ l'insolation précoce de l'idéal absolu conduit jusqu'à son terme le plus terne : le cynisme matérialiste d'un aventurier  qui est mort pour un magot que lui a soufflé le désert.

    Vouloir déconstituer ou reconstituer le mythe rimbaldien serait absurde, sinon vain; _ comment ne
pas saisir qu'une civilisation à la mécanique aussi emballée que la nôtre n'a pu que reconnaître dans la
fulgurance axiomatique rimbaldienne la vision lettrée de son terrible génie? René Char a raison, mieux
vaut laisser partir Rimbaud, en le quittant sur un chameau, ceinture d'or autour de la taille, arme à l'épaule,
seulement nourri d'ivresse et de folie. L'aube désaltère l'oasis de lumière, à assombrir son abandonce,
puis disparaître parmi les dunes. Le sable ne peut qu'en boire le mirage. Quel pourrait être alors le fin mot
de la fin, sinon celui de Jacques Prévert : "Pourquoi demandent-ils "pourquoi Rimbaud a-t'il cessé d'écrire?"
alors qu'il ne savent pas pourquoi il a commencé?".

    Ne plus chercher, et ne sortir de l'enfer saisonnier que pour
éprouver la réjouissance de quelque souffle dans l'aube illuminée.

    Il faut savoir blanchir cette oeuvre de tout ce qui en a été dit _


                                                                   _  et revenir à Rimbaud,


en lecteur libéré
de cette mythologie littéraire dédalienne que son tombeau ne réclame pas.

La clé de ses écrits disparates est toute entière incluse dans une analogie musicale qui leur confère une
unité.

Il a en effet réussi à créer quelque chose comme un genre unique, récupéré par accident par tout un siècle.
Ce qui distingue la génèse de son style, c'est la transfiguration d'un lyrisme sensationnel et objectif en un
opéra fantasmagorique où le vers devient plus que métaphore, plus qu'allégorie. Une telle transfiguration de l'image poétique, il le savait, revenait à élaborer un genre poétique nouveau, et qui transcenda
les trois
grands
genres,
Lyrique, Epique, Tragique. Il devient dès lors très difficile de prétendre cataloguer ses textes, les Illuminations en particulier. Genres, conventions et formes non seulement littéraires, mais aussi sociales, n'y sont que des intervenants au coeur d'une puissance visionnaire où l'image se joue d'elle-même, comme autant de facettes d'elle-même. Tout le récital linguistique disponible en son temps au récit a été employé, et n'apparaît que pour s'orchestrer ballets de langage _  concertos de perspectives, sonates sensitives, symphonies d'images_ tout un opéra de la Vision, et qui ne parcourt le labyrinthe des genres poétiques et des courants littéraires que pour les survoler. Comme si le poème tout entier n'était qu'un vers pluriperceptif, sans autre objectif que de s'étendre à tout en ne s'arrêtant à rien _


    Il y eut bien là un cas révolutionnaire de la fiction poétique, sans pareil, dont la fonction primordiale pour
son auteur aura été une entreprise de déconditionnement singulière et littérale, au prix de la poésie elle-même.

    Nous aurions tort de croire cette oeuvre exempte de Maturité, puisque qu'elle a accompli sa destinée
quant son Idéal. Combien de tous ceux qui écrivent durant toute une vie peuvent en dire autant?

    Il ne resterait alors aux lecteurs, après les multiples pépites interprétatives sorties du filon rimbaldien,
qu'a revenir
à ses poèmes, et, se tenant à l'écart du galimatias d'imbécilités proférées pour ou contre leur
auteur, qui ont
l'orgueil de penser que pareille précocité du génie littéraire peut être reconduite à quelques conventions, les prendre pour ce qu'ils sont vraiment : des fleurs opéradiques.

    "D'un gradin d'or, _ parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal
qui noircissent comme du bronze au soleil, _ je vois la digitale s'ouvrir..." Fleurs.

Publié dans Impressions

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