L'ombre maîtresse de Baudelaire

Publié le par Eric Valnerbauch

    En terre des Fleurs du Mal, rien n'est comparable à la promenade aux
bords des démesures, à proximité de la lucidité, selon la mesure maîtrisée,
inflexible maîtresse. Ainsi, côtes à côtes, nous partageons cette délicieuse
traîtrise qui nous gagne et nous perd, damnés à devoir nous aimer sans
pouvoir nous y résoudre. Et nous apprécions encore l'oeuvre maudite, cette
morsure des baisers du mensonge qui meurtrissent nos lèvres, et qui savent
avoir assez d'ampleur pour pouvoir confondre avec perfection les roses
affabulatrices et leur ineffables noeuds épineux. Nous nous découvrons entre
nous, amants aimantés au désir et par l'amour sans cesse tentés et repoussés,
et voués à revêtir encore, toujours, des délices infâmes de la morale et de la
transgression, nos corps déshabillés par d'autres _ ici, tout le malheur.
Cependant que lorsque suffisamment voyants, nous abandonnons notre cruauté
abondante, aucune caresse ne saurait nous duper en notre tromperie; _ nos rêveries,
à jamais porteuses d'un insatiable appétit sexué s'échouent, seuls et seules, sur un
seuil où l'horizon n'est plus que la ligne de fuite d'un exil universel qui nous terrorise,
et où les promesses féériques du ciel ont sombré, avec leurs anges.

             _ pas d'autre enfer qu'ici.

Le ciel est un gouffre.
La terre regorge de poisons.
La poésie est leur ivresse.

    Maladive, cette fleur, que l'esthétique moderne fondatrice portant en elle le désenchantement
qui l'emporte, jusqu'à fléchir au miroir d'une monstrueuse contradiction : demeurer sa propre
éthique? Ou outrage même de la santé essentielle au coeur de la disproportion de ses chimères?
La stupeur est encore vive, face à l'analogie universelle dont toutes les correspondances se lovent
à même la destination cadavérique de la Littérature. Cette nature redressée surnaturalité serait la
couleur supérieure d'un très haut trésaillement parvenant, quoique nécessitant les ellipses
bizarres de paradisiaques ténèbres, à produire l'illusion merveilleuse d'engouffrer le gouffre,
Beauté nous invitant ici à nous confronter à sa cadavérité, même si intestinement ivres d'ailleurs.

    Le procès de l'infini consommé jusqu'à jalouser l'insensibilité du néant, restait alors celui des
hommes. Après avoir cuit sur l'échafaud des conventions bourgeoises, qui prenaient peu à peu,
mais irrésistiblement, à travers les éclats d'un peuple sans instruction, le pas sur celles aristo-
cratiques, Baudelaire est cet impérial dandy qui au crépuscule des Lumières, aura su, en
choisissant pour arme une plume, donner un rendez-vous à l'aube de la modernité esthétique.

Souvenons-nous de celui qui est peut-être bien nul autre, que le Maître du XIXème siècle.

Publié dans Impressions

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